

Discours 20 ans de la CDPH
Déclaration à l’occasion du 20ᵉ anniversaire de la Convention relative aux droits des personnes handicapées des Nations Unies
Mesdames, Messieurs,
Chers partenaires et acteurs engagés pour les droits humains,
Il y a vingt ans, la communauté internationale adoptait la Convention relative aux droits des personnes handicapées.
Ce moment a marqué un tournant historique : pour la première fois, le handicap n’était plus appréhendé uniquement sous l’angle de la protection ou de l’assistance, mais pleinement reconnu comme une question de droits humains.
Ce déplacement n’était pas seulement juridique. Il était profondément politique et philosophique. Il affirmait une idée simple, mais exigeante : les droits humains sont universels, ou ils ne sont pas.
Depuis son adoption, la Convention a permis des avancées significatives. Elle a structuré des politiques publiques, inspiré des réformes législatives et contribué à faire évoluer les pratiques institutionnelles dans de nombreux États.
L’accessibilité, l’éducation inclusive, l’accès à l’emploi et la participation citoyenne sont aujourd’hui davantage intégrés dans les agendas publics.
Mais nous savons également que les principes, aussi fondamentaux soient-ils, ne prennent leur pleine valeur que lorsqu’ils se traduisent dans les réalités vécues.
Partout dans le monde, des personnes handicapées continuent de rencontrer des obstacles importants dans l’accès à l’éducation, à l’emploi, aux soins, à la mobilité, au numérique et à la vie publique. Ces obstacles ne sont pas seulement individuels : ils traduisent des organisations sociales, économiques et institutionnelles qui doivent encore être transformées.
Comme l’a rappelé Paul Ricœur, la fragilité n’est pas une exception à l’humanité, elle en est une dimension constitutive. Cette idée nous oblige à repenser la manière dont nos sociétés définissent la norme, la performance et la participation.
Dans cette perspective, les travaux de Georges Canguilhem restent particulièrement éclairants. Ils nous rappellent que la norme n’est pas un donné naturel, mais une construction sociale et historique. Ce qui est perçu comme “normal” dépend toujours des environnements que nous concevons collectivement. De même, Norbert Elias nous invite à considérer les sociétés comme des ensembles d’interdépendances. Aucun individu ne peut être compris isolément : les capacités de chacun dépendent des structures dans lesquelles il évolue.
Ces perspectives convergent vers une même exigence : ce n’est pas seulement aux personnes de s’adapter aux sociétés, mais aussi aux sociétés de se rendre effectivement accessibles et inclusives pour tous.
C’est précisément l’ambition portée par la Convention des Nations Unies.
À travers ses principes d’égalité, de non-discrimination, d’accessibilité et de participation, elle propose un cadre exigeant, mais aussi profondément moderne. Elle nous rappelle que l’inclusion n’est pas une politique sectorielle, elle est une condition de cohérence démocratique et de stabilité sociale.
Dans ce contexte, les transitions actuelles, numériques, technologiques, économiques et environnementales, représentent à la fois des opportunités et des risques. Elles peuvent contribuer à réduire certaines barrières, mais aussi en créer de nouvelles si l’accessibilité et l’inclusion ne sont pas intégrées dès leur conception.
C’est pourquoi l’enjeu n’est plus seulement d’adapter, mais d’anticiper. De concevoir des environnements universellement accessibles dès leur origine.
S’agissant de la France, des avancées importantes ont été réalisées au cours des dernières décennies, notamment en matière de cadre juridique, d’accessibilité progressive et de politiques d’inclusion.
Mais des difficultés persistent dans la mise en œuvre effective de ces principes. L’accès à l’emploi reste inégal, les parcours éducatifs demeurent parfois discontinus, et l’accessibilité universelle n’est pas encore pleinement réalisée, en particulier dans les environnements numériques, de transport et de services publics.
Au-delà des dispositifs, se pose également la question des représentations. Le handicap est encore trop souvent pensé à travers la compensation, plutôt qu’à travers la pleine citoyenneté et la participation sociale.
Pourtant, la France dispose de leviers solides pour progresser, avec un cadre républicain structurant, des acteurs associatifs engagés, des entreprises de plus en plus mobilisées et une société civile attentive aux enjeux d’égalité et de justice sociale.
La question posée aujourd’hui n’est donc pas celle de l’existence des principes, mais celle de leur effectivité, de leur cohérence et de leur traduction concrète dans les parcours de vie.
Depuis la création de DisabilityObs, nous avons eu l’honneur d’intervenir à trois reprises auprès des Nations Unies, afin de contribuer aux réflexions internationales sur l’évaluation des politiques d’inclusion et la mesure des progrès.
Ces échanges nous rappellent une conviction essentielle : ce qui n’est pas mesuré reste souvent invisible, et ce qui est invisible progresse difficilement dans l’agenda des politiques publiques.
Ils rappellent également que la coopération internationale, le partage de données et l’analyse comparative des politiques publiques constituent des leviers essentiels pour accélérer la mise en œuvre effective des droits.
Enfin, vingt ans après son adoption, la Convention demeure un texte d’une grande actualité. Non seulement parce qu’elle fixe un cadre juridique, mais parce qu’elle porte une vision : celle d’un monde où la dignité ne dépend pas des capacités, mais de l’appartenance pleine et entière à l’humanité commune.
C’est à cette vision que nous devons continuer de donner corps, collectivement, de manière concrète, mesurable et durable.
Je vous remercie.
Capucine Lemaire,
Présidente de l'Observatoire des politiques du handicap
